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Pourquoi Heidegger au bac ?

par Viince, le 08/09/2019 à 04:01 - 169 visites

Heidegger fut un penseur nazi, au parti nazi de 1933 a 1945 (lire Farias, Emmanuel Faye...). Comment expliquer son engouement en France, et le fait qu'il soit au programme des auteurs du bac de philo ? Depuis quand d'ailleurs ?
Merci

Réponse du Guichet du savoir

par gds_db, le 09/09/2019 à 15:49

Bonjour,

Vous soulevez là un point que Roger-Pol Droit qualifie d'"énigme" dans son article intitulé Une fascination française :

" Il y a bien une énigme Heidegger, mais ce n'est pas celle qu'on croit. Sa compromission politique avec l'Allemagne nazie est une affaire entendue. Quantité de preuves irréfutables - archives, témoignages des contemporains, travaux d'historiens - ne laissent aucun doute sur la réalité de l'engagement résolu du professeur auprès des autorités hitlériennes et des institutions du IIIe Reich. Les autorités alliées, à la Libération, avaient pris en pleine connaissance de cause la décision d'interdire définitivement tout enseignement public à Martin Heidegger. De longue date, Lukacs avait nommé Heidegger le "SA de la pensée", et Theodor Adorno jugeait sa doctrine "fasciste" de fond en comble. De nombreux auteurs ont abondamment confirmé ces jugements, textes à l'appui, ces vingt dernières années - notamment Pierre Bourdieu, Victor Farias, Hugo Ott, Arno Münster, et dernièrement Emmanuel Faye (1).
La véritable énigme, c'est la fascination sans équivalent que cet auteur a exercé en France depuis soixante ans. Aucun autre pays en Europe ni ailleurs - à part le Japon - n'a vu ses librairies submergées de tant de publications de ou sur Heidegger, ses étudiants abreuvés de tant de cours inspirés par Heidegger, ses intellectuels animés, pour la plupart, de tant de pieuse ferveur envers le guetteur de la Forêt-Noire. Sans cette sacralisation, cette piété, cette singulière connivence dans l'admiration extatique, jamais le rappel des activités nazies du professeur de Fribourg, bien connues de tous, ne déclencherait de réactions hystériques. Cette fascination française est loin d'être vraiment élucidée. "

Dominique Janicaud, auteur de Heidegger en France : Récit l'explique en quelques mots dans une entrevue :

Lorsque les premiers Français - Towarnicki, Morin, Beaufret, etc. - rendent visite à Heidegger, à la fin de la guerre, sont-ils au fait de son passé nazi ? Et l'intelligentsia parisienne ?
Dominique Janicaud. Bien sûr, on savait que Heidegger avait été recteur de l'université de Fribourg à partir de 1933 et qu'il avait adhéré au parti nazi en même temps. Mais on savait aussi qu'il avait démissionné de son poste de recteur dix mois plus tard. On n'était guère plus renseigné. Dans l'entretien qu'il m'a accordé, Edgar Morin explique sa position de l'époque : il était résistant et militant communiste, mais il n'avait pas l'esprit " punitionniste " en ce qui concerne Heidegger. Ce qui l'intéressait, c'était de rencontrer un grand philosophe, dont la plupart des thèmes venaient d'être popularisés par Sartre. Il est intéressant de comparer l'attitude des visiteurs : la moins respectueuse est Dominique Desanti ; au contraire, Towarnicki et Beaufret osent à peine évoquer l'erreur politique. La même ambivalence se retrouve dans l'intelligentsia parisienne : les communistes étaient plutôt hostiles, les démocrates-chrétiens réservés, mais personne n'avait vraiment envie d'en savoir plus.

Quelle place occupe ensuite Heidegger dans l'effervescence philosophique et politique des années 1960 ?
Dominique Janicaud. La réception de la pensée de Heidegger devient alors " fluide ". Ce sont des années dont l'analyse est délicate. La polémique politique rebondit avec la publication, par Jean-Pierre Faye, de textes de la période du rectorat. Mais parallèlement, Foucault, Althusser et Lacan font une lecture en quelque sorte " biaisée " de Heidegger, en s'appropriant, respectivement, sa délimitation critique de la rationalité, son antihumanisme, son approche de la langue comme " dévoilement ". Quant aux événements de 1968, ils n'ont pas eu de véritable incidence sur la réception de Heidegger. Bien sûr, certains l'ont dénoncé comme un penseur réactionnaire ; mais, par ailleurs, des heideggériens " de gauche ", comme Axelos ou Palmier, décelaient chez Heidegger les prémices d'une critique de la " société de consommation ", et le présentaient comme proche de son élève Marcuse. Décidément, la postérité de Heidegger n'a pas cessé d'être ambiguë, et son héritage disputé ! "
source : Heidegger en France / Entretien réalisé par Stéphane Floccari - L'Humanité - Vendredi, 30 Août, 2002


François Rastier dans son article « Heidegger aujourd’hui – ou le Mouvement réaffirmé » (Labyrinthe [En ligne], 33 | 2009 (2), mis en ligne le 23 octobre 2011) explique pourquoi Heidegger n'a pas été discrédité par la majorité des philosophes français d'après guerre :

" La philosophie de Heidegger reste considérée, en France notamment, comme fondatrice, et plusieurs générations de disciples se sont succédé, l’existentialisme sartrien laissant, après un bref épisode marxien, toute la place au déconstructionnisme ; si bien que l’heideggérisme a donné matière à un idiome commun qui fait le fond de la discipline académique. Trois facteurs principaux peuvent rendre compte de la naïveté (in)volontaire de bien des philosophes français.
(i) La philosophie de Heidegger a été édulcorée de ses connotations politiques par Jean Beaufret : il traduit par exemple abendländisch (occidental, en allusion à Spengler) par un vespéral tout lamartinien. À sa suite, François Fédier traduit le sinistre Gleichschaltung (cette « mise au pas » des casernes prussiennes a fini par désigner un fondement du Führerprinzip) par une mélodieuse mise en harmonie, et sous sa plume le national-socialisme devient un « socialisme national » tout de même plus présentable.
En outre, la connaissance simplement académique de l’allemand ne permet guère de saisir les techniques de double entente et favorise une irréprochable candeur. Quand par exemple les collègues heideggériens citent la définition du nazisme par Heidegger comme ein barbarisches Prinzip, ils négligent que dans le langage de l’époque, la LTI qu’il emploie en virtuose, barbarisch est positivement évalué, tout comme fanatisch.
(ii) Heidegger, surtout après la guerre, a utilisé adroitement un double langage ; il emploie d’ailleurs dans une correspondance la notion de Deckname, mot couvert ou plus exactement de couverture, voire pseudonymique : par exemple, il confie dans une lettre de 1943 que « l’Être de l’Étant » est souvent pour lui un Deckname et il écrit par ailleurs que le Vaterland est l’Être (Seyn) même.
(iii) Les archives principales restent fermées, et la famille s’en tient aux grandes lignes du programme de publication mis au point par Heidegger lui-même. Il misait sans doute sur une nouvelle radicalisation : s’il avait gommé ou édulcoré des passages « brutaux » de ses cours (par exemple dans son livre sur Nietzsche), les tomes des œuvres complètes parus en 2001 (GA 36/37) montrent qu’en ce siècle l’estompage n’est plus guère de mise. Le fait que Heidegger ait intégré des textes ouvertement nazis dans l’édition de référence montre bien qu’ils font partie de son œuvre et ce serait trahir sa volonté que de les en dissocier. Les textes les plus radicaux et les plus explicites paraîtront sans doute en dernier lieu et l’on peut craindre qu’ils ne soient alors accueillis comme marée en carême.
Le conformisme académique français poursuit cependant sur son erre et l’on continue à traiter de Kehre et de Wesung comme si de rien n’était. [...]
La réponse, presque immédiate, de l’Institution, a été de mettre Heidegger au programme de l’agrégation, pour le faire entrer ainsi dans le canon des études prescrites. Luc Ferry n’avait pas signé la pétition pour l’ouverture des archives Heidegger ; devenu ministre de l’Éducation, il a préparé son entrée au programme. En réponse à Emmanuel Faye, il a publié ensuite dans l’Histoire (301, p. 21-22) un article intitulé « Heidegger, le “salaud” génial », où il caractérise l’attitude de Heidegger comme « antimoderne, et en ce sens, néoconservatrice », ce qui est à tout le moins euphémique. Sa foi nazie devient en tout cas un point d’histoire et non une question de philosophie. Le caractère extraordinairement anodin de cet article relève d’une stratégie de banalisation : Ferry déclare que tout philosophe digne de ce nom (dont lui, naturellement) « rêverait d’avoir écrit » certains livres de Heidegger. Ses références inexactes – Ferry situe dans un entretien de 1966 au Spiegel un extrait du cours de 1935 sur l’introduction à la métaphysique – montrent que Heidegger, devenu une icône, n’a plus besoin d’être lu. "
Nous vous laissons poursuivre la lecture de cet article dans son intégralité.


Vous le soulignez, Heidegger est au programme de terminale, et ce, depuis plusieurs décennies. Alain Garrigou dans "Sauver Heidegger ?" publié dans les Carnets du Monde diplomatique indique :
" En attendant, la passion Heidegger a été proposée pendant des décennies aux élèves ensuite devenus professeurs, journalistes, etc. Si on se reporte au programme officiel de philosophie de la classe de terminale, l’arrêté de 2003 dresse une liste d’auteurs (ou aussi bien de héros philosophiques) — un procédé qui suggère une sorte de liste blanche comme il est des listes noires en d’autres domaines — dont fait partie Heidegger. En 2003, alors que Luc Ferry était ministre de l’éducation nationale, Heidegger était donc encore « sauvé » malgré les révélations sur son nazisme. Il est vrai que la partie du programme où il a été désigné comme référence concernait la conscience… "

Nous n'avons pas été en mesure de préciser la date d'introduction des textes d'Heidegger au programme du baccalauréat de philosophie. Le bulletin officiel publié en ligne le plus ancien date de 2001 : PROGRAMME D'ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE EN CLASSE TERMINALE DES SÉRIES GÉNÉRALES A. du 5-6-2001. JO du 30-6-2001. Pour information, voici celui de cette année : Programme de philosophie de terminale générale.
Nous pouvons vous dire qu'il l'était déjà en 1986 car présenté dans ce manuel parascolaire : L'Epreuve de philosophie [Livre] : baccalauréats A-B-C-D-E.


Pour aller plus loin :
- Heidegger et le nazisme [Livre] / Victor Farias
- Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie [Livre] : autour des séminaires inédits de 1933-1935 / Emmanuel Faye
- Heidegger à plus forte raison / Massimo Amato, Philippe Arjakovsky, Marcel Conche... et al.
Autres ouvrages sur cette thématique.

Bonne journée.
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